Courriers d'Athènes

Ce blog présente une sélection d'articles de la presse et de la blogosphère hellénophones traduits en français.

Posts Tagged ‘droits de l’homme

Le visage hideux de la droite grecque

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85 députés du parti conservateur Nea Demokratia ont déposé un texte qui entend privilégier la « loi du sang » pour entrer dans la police ou dans l’armée du pays. Avec cet amendement, il ne suffira plus d’être citoyen grec pour accéder à ces fonctions, il faudra aussi être de « souche grecque ».  Pour le quotidien Efimerida ton Syndakton, cette initiative raciste révèle le vrai visage de Nea Dimokratia, qui rallie l’extrême droite et affiche son mépris des droits de l’homme et des citoyens.

La quasi totalité du groupe parlementaire de Nea Dimokratia a montré son véritable fondement idéologique, celui d’une droite dure et non repentante, malgré les réactions acerbes de ses partenaires gouvernementaux, en déposant le projet d’amendement relatif aux écoles de la police et de l’armée. Une initiative bien sûr saluée frénétiquement par [le parti néonazi] Chryssi Avgi.

L’ascendance devient désormais un obstacle à l’entrée de citoyens grecs d’origine étrangère dans les forces armées. Un énorme retour en arrière dans le contexte européen, une inspiration malsaine qui exalte des nationalismes moyenâgeux et des ultrapatriotismes rhétoriques et dangereux. La loi du sang est de retour (!), et son caractère nazi donne la chair de poule ; la citoyenneté fout le camp.

Le pays emprunte des routes dangereuses, sur lesquelles paradent en grandes pompes les 85 députés de Nea Dimokratia et les ultranationalistes de Chryssi Avgi. Voilà un gouvernement qui essaye, dit-il, de nous sortir de la crise, tout en nous menant vers une autre crise dangereuse, celle de l’identité. Une initiative totalement anticonstitutionnelle, selon le PASOK, un obscurantisme moyenâgeux pour le DIMAR [Gauche démocratique].

Au même moment, le groupe parlementaire de Nea Demokratia rejetait les trois articles controversés du projet de la loi Roupakiotis, qui devaient donner le droit à la Cour de cassation (Aréopage) et au Conseil d’Etat de réexaminer les affaires de droit civil, suite à une décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Il était rejoint par les députés des Grecs Indépendants [droite dure] et de Chryssi Avgi, marquant ainsi la collaboration parfaite de toutes les nuances droitières formant le gris de la droite traditionnelle.

Ce virage à (l’extrême) droite se prolonge même. Dans une lettre adressée au Premier ministre, la Commission nationale des droits de l’homme (EEDA) condamne l’attitude inacceptable, voire détestable, du secrétaire général du gouvernement, Panagiotis Baltakos, vis-à-vis des membres de la Commission, et – surtout – vis-à-vis des droits de l’homme.

Dans l’unique rencontre que les membres de la Commission ont pu obtenir – après maintes difficultés – auprès du secrétaire général du gouvernement, celui-ci leur a déclaré cyniquement qu’il n’était intéressé ni par le travail de la Commission, ni par les droits de l’homme, ni par les obligations internationales du pays dans ce domaine ! A partir du moment où la Commission est soutenue dans sa composition et dans sa structure par le Secrétariat général du gouvernement, cette dénonciation se porte également contre le Premier ministre, dans la mesure où celui-ci, depuis des années, a M. Baltakos pour conseiller juridique. La lettre a été envoyée au Premier ministre il y a deux mois, et n’y ayant pas répondu, il se compromet lui-même, montrant qu’il partage l’indifférence de son conseiller vis-à-vis des droits de l’homme.

D’un pas régulier, le gouvernement montre que son intérêt pour la politique centriste  était un pur artifice pré-électoral. Dans le triumvirat qu’il forme désormais avec les Grecs Indépendants et Chryssi Avgi, il présente son vrai visage : figé, impassible, dur et antidémocratique.  Voilà la droite.

1 Antonis Roupakiotis : ministre de la Justice, de la Transparence, et des Droits de l’homme

Editorial du journal Efimerida ton Syndakton, du 27  février 2013, traduit du grec par AR

Lien vers l’article original : To παγερό προσωπείο της Δεξιάς

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Written by AR

28 février 2013 at 01:06

Quelques mots sur Andreas-Dimitris Bourzoukos, par Christos Ioannidis

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Quatre jeunes âgés de 20 à 24 ans sont arrêtés après le braquage d’une banque à Kozani, vendredi 1er février. Deux d’entre-eux au moins sont suspectés par la police d’être liés l’organisation terroriste « Conspiration des cellules de feu ». Samedi, la police publie des photos retouchées des quatre détenus, visiblement pour masquer les mauvais traitements infligés lors de leur garde à vue. Christos Ioannidis, ancien prof de lycée d’A.D. Bourzoukos, l’un des quatre détenus, dresse le portrait de son élève et d’une Grèce qui aliène ses jeunes.

detenido2Je m’appelle Christos Ioannidis. Je suis professeur dans l’enseignement secondaire depuis 23 ans, responsable du magazine de musique « Schooligans » et du festival lycéen « Schoolwave ». J’ai connu Andreas-Dimitris Bourzokos pendant trois ans (2005-2008). C’était mon élève au lycée musical de Pallini.

Je suis choqué par la nouvelle de son implication dans un vol à main armée. J’ignore ce qui l’a mené jusque-là. Je veux toutefois évoquer les trois années pendant lesquelles je l’ai fréquenté, lorsqu’il était élève mais aussi bénévole pour le magazine.

J’étais heureux d’avoir dans ma classe des jeunes comme Andreas-Dimitris. Il était sensible, intelligent, anxieux. Non, il n’écoutait pas de heavy metal. Il écoutait du rock, Hatzidakis, Mozart. Non, il n’était pas antisocial. Il était même très apprécié par ses camarades.

Bien sûr, il était empli de colère, comme tous les jeunes lucides qui découvrent à l’adolescence la société inhumaine et hypocrite dans laquelle nous vivons. Non, il n’était pas mauvais élève, il était brillant. Il est entré lui aussi à l’université en rédigeant les dissertations formatées que réclame le système. Ses parents étaient deux personnes extrêmement dignes.

Ils venaient régulièrement à l’école s’enquérir de leur fils. A un moment donné, j’ai appris par Andreas-Dimitris que son père avait perdu son emploi. Il me l’a dit avec amertume et colère.

J’ignore combien de sources de colère se sont superposées depuis. Je peux m’imaginer un certain nombre d’entre elles, car je vis moi aussi dans cette Grèce. A partir de là, je ne ressens que honte et regrets. Je regrette pour Andreas-Dimitris, qui croyait – manifestement – à la violence comme réponse à la violence du système.

Mais j’ai honte pour la Grèce, qui conduit des enfants comme Andreas-Dimitris à de telles extrémités. J’ai honte pour les policiers qui l’ont torturé. J’ai honte pour les journalistes, qui l’ont déjà condamné. Et j’ai honte pour tous les citoyens insouciants qui l’affubleront de l’étiquette de « terroriste », et qui glisseront sur son visage déformé par les coups pour passer à l’information suivante.

Cette déformation, c’est aussi la nôtre.

Article paru le 3 février 2013 sur le site de l’hebdomadaire athénien Lifo, traduit du grec par AR.

Lien vers l’article original : Δυο λόγια για τον Αντρέα-Δημήτρη Μπουρζούκο – από έναν καθηγητή

Written by AR

4 février 2013 at 16:44

Un tribunal reconnaît l’horreur des conditions de détention, par Kostis Papaïoannou

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Un détenu dans un centre de détention de l'Evros, à la frontière gréco-turque, en octobre 2011 (Photo C.Wilkens)Une affaire de routine, c’est ce à quoi ressemblait pour le tribunal correctionnel d’Igoumenitsa le cas d’évasion de 17 détenus des geôles de la direction centrale de la police du nome de Thesprotie. Lorsque les gardes étaient entrés dans les cellules pour collecter les déchets des détenus, ceux-ci les avaient repoussés violemment et s’étaient enfuis. Une affaire évidente, donc, avec une condamnation quasi écrite d’avance. Le tribunal cependant, et c’est là que s’insinue la surprise, a fait plus qu’éclaircir la seule tentative d’évasion. Il ne s’est pas limité mécaniquement à l’examen des éléments superficiels de l’incident. Il a porté un regard approfondi sur le lieu d’où les détenus se sont échappés. Ce qui l’a amené à faire une série de simples constatations.

Il a reconnu, premièrement, que les conditions de détention vécues par les accusés étaient lamentables et extrêmement dangereuses, la cellule n’étant jamais lavée, jamais désinfectée, et dépourvue des règles les plus élémentaires d’hygiène et de propreté. Le tribunal a reconnu, deuxièmement, qu’en raison des conditions évoquées, les détenus étaient la proie des poux et des puces, et souffraient de psoriasis, du typhus, de pathologies cutanées et d’autres infections, contagieuses ou non. Il a reconnu également que plus de 30 détenus s’entassaient dans 15 mètres carré, ceux-ci étant donc dans l’impossibilité de s’allonger (par terre, bien entendu, pas question de lits) pour dormir. Il a reconnu, enfin, que les détenus étaient confinés dans leur cellule 24 heures sur 24, sans possibilité de promenade.

Ces éléments établis, le tribunal a fait ce qui s’imposait : il a constaté la violation des dispositions de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), selon lequel « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. »  Et alors ? Tout cela est connu, dira-t-on. Chaque tribunal qui examine des cas semblables, relatifs aux immigrés, le sait. Chaque tribunal sait – ou se doit de savoir – qu’il s’agit d’individus qui n’ont pas été arrêtés pour un délit grave, mais pour être entrés clandestinement dans le pays. Chaque tribunal sait – ou se doit de savoir – que leur détention est provisoire et intervient dans des conditions également contraires à la CEDH. Il sait – ou se doit de savoir – la chaîne de l’absurdité. La différence, c’est que le tribunal en question a entrepris d’intercaler dans cette chaîne un maillon de logique élémentaire. Qu’a-t-il fait ? Sur la base des constats effectués, il a estimé que les détenus s’étaient enfuis pour échapper à un danger sérieux et inévitable par d’autres moyens, qui menaçait leur santé contre leur gré, et plus spécialement pour éviter d’être contaminés par des maladies. Pour cette raison, il les a relaxés.

Il s’agit d’une décision bouleversante par sa simplicité, et particulièrement importante dans sa volonté de restaurer le bon sens. La justice grecque ne peut ignorer éternellement que des centaines de personnes sont détenues dans des lieux qui ne sont pas conçus pour une détention longue. Que ce soit dans les cellules des commissariats de police ou dans les centres de rétention d’immigrés (notamment dans la région de l’Evros), les conditions abominables qui y règnent déshumanisent les détenus. Le tribunal a décidé à juste titre de ne pas fermer les yeux devant cette misère, connue de tous, mais jamais reconnue officiellement. Ce n’est pas non plus une révélation : ceux qui suivent assidument les questions liées à la détention ont à plusieurs reprises vu de leurs yeux tout ce qu’a reconnu le tribunal.

Peut-être que certains exultent de rage devant cette décision. Je les imagine déjà : comment peut-on récompenser les « clandestins », des fugitifs de surcroît, en les innocentant ? Ils peuvent bien sûr critiquer la décision à loisir. Il y a une seule chose qu’ils ne peuvent pas dire : qu’il est préférable de maintenir l’hypocrisie. Qu’il est préférable de sortir de toutes les instances internationales plutôt que de reconnaître la vérité. Et qu’ils ne s’empressent pas de dire que la décision de relaxer les détenus constitue une incitation à la violation de la loi. C’est précisément l’inverse. Cette décision constitue une forte condamnation des conditions de détention. C’est donc une incitation au respect de la loi, et ce à l’adresse de celui qui doit être le premier à le faire : l’Etat, et ses institutions compétentes.

Kostis Papaïoannou est président du Conseil national grec pour les droits de l’homme

Article paru dans le quotidien Ta Nea, le 18 janvier 2013, traduit du grec par AR

Lien vers l’article original : Δικαστική ειλικρίνεια

Written by AR

19 janvier 2013 at 20:44

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