Courriers d'Athènes

Ce blog présente une sélection d'articles de la presse et de la blogosphère hellénophones traduits en français.

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La police municipale d’Athènes noyautée par Chryssi Avgi

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Babakar Ndiaye, vendeur ambulant sénégalais, est mort le vendredi 1er février près de la station de métro Thisseio, à Athènes, après avoir chuté de plusieurs mètres sur la voie ferrée. D’après les témoignages des personnes sur place, il était poursuivi par des agents de la police municipale. A ce jour, la municipalité dément jusqu’à la présence de ses agents sur les lieux du drame. Aujourd’hui , le syndicat des collectivités locales de l’Attique évoque l’infiltration de la police municipale par des néonazis. Le journal Efimerida ton Syndakton a essayé d’en apprendre davantage.

Des syndicalistes des collectivités locales et des conseillers municipaux d’Athènes dénoncent l’existence d’une cellule organisée de Chryssi Avgi au sein de la Police municipale, avec le nom de code « groupe K ». Une semaine après la mort du vendeur de rue Babakar Ndiaye suite à une course-poursuite dans le quartier de Thisseio, le syndicat des collectivités locales de l’Attique a délivré une annonce féroce, dans laquelle il évoque pour la première fois le nom de la cellule, et mentionne également que lors de l’assemblée de la fédération des policiers municipaux, le 5 février dernier, 15 membres du « groupe K » ont agressé un de leurs collègues qui s’était opposé à eux : « C’est un groupe qui agit avec le soutien de la municipalité d’Athènes, qui jouit de privilèges particuliers, et se spécialise dans des opérations communes avec la Police grecque (El.As.) et contre le commerce clandestin. »

Timide réaction

Pourtant, jusqu’à hier, l’unique réaction à cette dénonciation a été celle de la fédération des policiers municipaux, qui qualifie « d’assertions risibles et fausses » les accusations relatives à ce qui se serait produit lors de son assemblée générale, et qui s’abstient même de commenter l’existence du fameux ‘groupe K’. Pour le reste, personne – ni la municipalité, ni la magistrature – n’a décidé d’enquêter sur cette grave accusation. A partir de là, nous avons commencé hier notre investigation.

Nous nous sommes d’abord adressés au président du syndicat des collectivités locales, Charalambos Vortelinos : « L’incident s’est déroulé exactement comme nous l’avons décrit : notre collègue s’est fait attaquer par des membres organisés de Chryssi Avgi qui ont formé la cellule ‘groupe K’. Aujourd’hui, comme vous pouvez l’imaginer, ce collègue a peur. Chryssi Avgi dispose au sein de la Police municipale d’un groupe puissant, qui peut s’élever à 150 personnes. Ils collaborent avec la Police grecque dans le cadre de patrouilles à pied ou à moto. »

« Nous avons aussi été informés de l’existence d’un tel groupe », déclare Eléni Portaliou, représentante de ‘Ville ouverte’ [un mouvement populaire actif à Athènes]. « D’après les informations dont nous disposons, la Police grecque s’est installée dans un bâtiment de la Police municipale et collabore avec elle. Nous avons également des éléments attestant de comportements violents et de maltraitance envers les vendeurs de rue. »

Un groupe accepté

Les informations fournies hier au journal Efimerida ton Syndakton (Efsyn) par un membre du parti de gauche ANTARSYA sont précises et troublantes : le conseiller municipal Petros Konstantinou nous a envoyé par écrit le profil complet du groupe qui, selon son enquête, fonctionne dans des conditions para-étatiques : « Le groupe a agi pendant longtemps sans que personne n’en ait la responsabilité, comme le veut le fonctionnement institutionnel de la hiérarchie de la Police municipale. Il est clair qu’il a été accepté par l’ancien adjoint compétent et le nouveau.

Dans le ‘groupe K’ se sont associés très majoritairement des volontaires néonazis de Chryssi Avgi et autres fascistes. Il s’agit d’un groupe de Policiers municipaux de la première Division municipale. Il a été fondé juste après le lancement de la campagne du parti d’extrême droite LAOS et de commerçants sous le slogan « STOP au commerce clandestin », campagne qui s’est transformée en pogrom raciste dans [l’avenue commerçante] Ermou, quand des individus armés de bâtons ont attaqué les immigrés. Avec la décision du maire Giorgos Kaminis de procéder à des opérations communes avec la Police grecque (El.As.) « contre le commerce clandestin », s’est formé en interne le ‘groupe K’, avec la participation d’environ 30 individus, qui n’avaient même pas de supérieur hiérarchique au départ. Récemment, ils se sont vu doter d’un superviseur. »

D’après l’enquête de Petros Konstantinou, le ‘groupe K’ s’est formé à partir de volontaires, la majorité des Policiers municipaux ayant refusé de participer aux ‘rafles’.  Il précise aussi que le groupe a été impliqué à plusieurs reprises dans des incidents avec des vendeurs de rue à Thisseio et devant la faculté d’économie ASOEE, et il n’est pas exclu qu’il soit impliqué dans l’affaire Ndiaye : « Si l’on considère la zone d’action de la première division de la Police municipale, qui correspond au centre-ville, et ses connections avec le ‘groupe K’, il est difficile d’exclure cette éventualité. Le passager de la moto de l’agent municipal qui, d’après les témoignages, a poursuivi Babakar Ndiaye, a forcé un autre immigré à acheminer ses propres marchandises pour que celles-ci lui soient confisquées, en le tenant par le col et en le tirant vers le fourgon de la Police municipale.  Un tel recours aux motos dans l’opération de Thisseio ressemble plus aux raids de l’Unité de police motorisée DIAS qu’à des agents chargés de confisquer des marchandises. Qui les a formés pour mener de tels raids ?

Démentis

« Si le service de répression du commerce clandestin est effectivement basé dans la première circonscription, les agents ne sont jamais les mêmes. Il n’existe pas de ‘groupe K’ dans l’organigramme. Nous sommes systématiquement incriminés par Mme Portaliou et par M. Konstantinou. Ils nous ont même traités de meurtriers lors du Conseil municipal la semaine dernière », nous a déclaré Apostolos Kossivas, président de la fédération des agents municipaux. « Je conteste catégoriquement l’existence d’une telle cellule ; il y a 1.000 employés, donc il y a forcément des avis divergents. Quant au syndicat, il fait de telles déclarations car il y aura bientôt des élections au sein de notre fédération ». M. Kossivas souligne qu’il n’a jamais eu vent de l’existence d’un groupe nazi, ni de membres de Chryssi Avgi.

« Je ne peux exclure l’existence éventuelle d’un groupe fasciste, dans la mesure où il y a un parti fasciste au Parlement. Personnellement, je n’ai jamais rien entendu de tel et j’appelle quiconque aurait des informations à ce sujet à nous les remettre aujourd’hui même », a signalé à Efsyn l’adjoint en charge, Giorgos Anagnostopoulos. « Il existe une répartition des devoirs de la Police municipale, et parmi ceux-ci figure la lutte contre le commerce illégal. Elle ne peut interroger ou interpeler des citoyens. Concernant la dénonciation d’intimidations lors de l’assemblée des agents municipaux, il serait inapproprié que l’adjoint au maire se mêle d’affaires internes aux employés. La municipalité est durablement tournée vers la défense des droits de l’homme, et il y a quelques jours, elle a même salué officiellement la manifestation ‘Athènes Ville antiraciste’. Alors je le répète, fournissez-nous des données, vous nous aiderez à juguler ce phénomène. »

La réponse de Kaminis

Nous avons cherché à communiquer directement avec le maire d’Athènes, Giorgos Kaminis. Celui-ci a refusé de faire le moindre commentaire avant la publication de ces dénonciations. Par le biais de son service de presse, il a cependant communiqué « qu’il aspire à la concorde des composantes de l’arc constitutionnel. Les agents municipaux ont suivi des séminaires relatifs à l’immigration, et il a également été demandé à l’adjoint compétent de se montrer strict en matière de déontologie. »

Article paru dans le journal Efimerida ton Syndakton, le 14 février 2013, traduit du grec par AR

Lien vers l’article original : Θύλακας της Χρυσής Αυγής στη Δημοτική Αστυνομία, par Dina Daskalopoulou

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17 février 2013 at 21:29

Mark Mazower sur la montée des extrêmes en Grèce

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L’historien britannique Mark Mazower, professeur à l’université de Columbia et auteur d’ouvrages de référence sur l’histoire de l’Europe et des Balkans, donnait une conférence à Athènes, lundi 11 février, sur « la montée des extrêmes en Grèce ». Voici la traduction de l’interview qu’il a accordée au journal conservateur Kathimerini, quelques jours avant son intervention.

Le débat sur « la montée des extrêmes » en Grèce porte-t-il sur la montée de l’extrême droite, ou bien de l’extrême droite et de l’extrême gauche en même temps ? Décrire l’extrême gauche comme un « extrémisme » dérangerait beaucoup de Grecs.

La caractéristique nouvelle et fortement troublante de la situation grecque est évidemment la montée de l’extrême droite. Son émergence nous oblige à nous pencher sur le problème de la violence, car la violence est sa carte de visite, son mode opératoire, et a été l’instrument de son avènement – je pense notamment à l’incident intervenu avec Kasiadiaris sur la chaîne Antenna l’année dernière [quand le porte-parole de Chryssi Avgi avait attaqué deux femmes politiques en direct à la télévision]. Le fait qu’une violence aussi manifeste et publique accroisse la popularité d’un mouvement est profondément inquiétant pour tous ceux qui pensaient que les souvenirs combinés de la guerre civile et de la junte militaire avaient mené les Grecs à privilégier la stabilité et la démocratie, et à chérir une certaine forme de civilité dans leur vie publique.

Je ne pense pas que l’émergence de Chryssi Avgi soit liée de quelconque façon à l’extrême gauche. Il faut en chercher les causes ailleurs, notamment dans l’extrême délégitimation de toute la classe politique avec la crise, et le discrédit jeté consécutivement sur les acquis de la période de transition post-dictature. On pourrait longuement disserter pour savoir si cette classe politique aurait pu faire plus, en dépit de la crise, pour restaurer sa réputation auprès de la population : je pense personnellement qu’elle aurait pu faire plus, et qu’elle peut encore faire plus. Mais c’est justement parce que l’on connaît une phase nouvelle et plus violente de la vie publique, que j’estime qu’il est difficile de traiter le lancer de molotovs sur la police, et encore moins les attaques armées contre des domiciles, des bureaux ou des boutiques, avec le même type de tolérance, quasi bénigne, qui était habituelle par le passé. La même chose s’applique à la rhétorique politique. La gauche a quelques sérieuses questions à se poser. Quand on recourt à une rhétorique violente – appelant à renverser l’Etat, à l’insurrection, à cibler les collaborateurs – et tirée d’une autre époque, d’une période de révolutions et de guerres véritables, le désire-t-on vraiment ? Veut-on vraiment la guerre ? Et si oui, êtes vous sûrs de pouvoir l’emporter ? Dans le cas contraire, et voilà le cœur du problème, comment parler et penser de manière plus productive des possibilités d’une transformation réelle et radicale du capitalisme, qu’impose l’actuelle crise des institutions  et des idées ? A mon sens, rêver de jouer un quelconque rôle héroïque dans un nouveau 1917 ou 1944, cette fois victorieux, n’est pas une réponse, et il convient de ranger ces dates dans l’histoire et de cesser de les utiliser comme lignes d’action.

Cette discussion est associée à un débat plus large et international, portant sur la question de savoir si le fascisme et le communisme sont en fait similaires, tels deux pendants d’une même médaille. Beaucoup en Grèce jugent cette idée difficile à accepter. Quelle est votre opinion ?

La théorie du totalitarisme s’est développé en Occident pendant la guerre froide et se basait sur le nazisme et le stalinisme. A mon sens, c’était et c’est une construction idéologique qui masque plus de choses qu’elle n’en révèle. Le IIIe Reich et l’URSS avaient certaines similarités, mais de nombreuses différences, plus profondes à mon avis que les similitudes. Pour en venir à la situation actuelle en Grèce, on ne peut aborder cette question particulière sans être conscient que l’accent récemment placé par le gouvernement sur l’ordre et la loi cherche de manière emphatique à souligner ce type de point commun. Il s’agit bien sûr ici d’une stratégie électorale : Nea Demokratia a manifestement besoin d’affermir son image à l’heure où elle applique l’austérité, et elle a besoin de quelque chose de spécifique qui lui permette de gagner du terrain aux dépens des autres partis de droite, et de défavoriser l’opposition de gauche. On néglige deux choses en recourant à une telle stratégie : le problème réelle de la violence policière, notamment dans les grands centres urbains, et le fait que beaucoup dans la gauche dite « anarchiste » ne font qu’occuper des bâtiments vacants – ce qui est peut-être un crime contre la propriété mais pas, selon moi, un acte de violence – ou s’engagent dans des mouvements de protestation légitimes. Je dis tout cela en insistant parallèlement sur la propre responsabilité de la gauche, qui a toléré un certain discours qui légitime l’illégalité.

Les extrêmes sont étroitement associés à l’usage de la violence. En Grèce, il y a eu un vif débat sur la question : d’un côté ceux qui prétendent que la violence est le même mal, quelque soit son origine, droite ou gauche, et, de l’autre, ceux qui pensent qu’il y a dans certains cas des formes de violence « justifiées », par exemple les meurtres de l’organisation terroriste 17 Novembre, qui seraient différentes du meurtre d’immigrés par les néonazis. Dans quelle mesure est-ce valable?

Ma réponse est double. Premièrement, un meurtre reste un meurtre. Deuxièmement, j’estime le combat pour la justice social, et je juge le racisme déplorable, sous toutes ses formes. Aujourd’hui, le défi est de lutter pour la justice social et contre le racisme.

Article paru le 8 février sur le site ekathimerini, traduit de l’anglais par AR

Lien vers l’article original : Mazower on the rise of Greece’s political extremes, par Elias Maglinis

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16 février 2013 at 20:59

Instantanés d’une tragédie humaine qui se poursuit, par Efi Latsoudi

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Les corps de 21 migrants sont retrouvés sur une plage de l’île égéenne de Lesbos, le 15 décembre 2012, après le naufrage de leur embarcation. Un jeune Afghan de 16 ans, l’un des deux seuls survivants, indiquera que le bateau, parti des côtes de Turquie, comptait une trentaine de personnes à son bord, des Afghans pour la plupart, lorsqu’il a chaviré à cause du mauvais temps. Efi Latsoudi, résidente de Mytilène et bénévole de l’organisation de bienfaisance « To Chorio tou Oloi Mazi », qui a aidé les proches des victimes dans leurs démarches, revient sur les instants de ce drame, les obstacles rencontrés, et l’indifférence des autorités.

Un samedi matin de décembre, la plage de Thermi, a Mytilène se remplit de cadavres. « On est bouleversés, la même histoire depuis tant d’années ; autant de morts, c’est affreux – ce sont des êtres humains », nous dit un vieil homme rencontré dans le petit port. Les recherches des garde-côtes, après le naufrage de vendredi, n’ont commencé que le samedi, avec l’arrivée des premiers corps sur la côte. Il n’y a pas eu la moindre mobilisation le vendredi après-midi, ni de la part des autorités, ni de la part des médias. Un survivant avait pourtant été découvert dans un état critique, mais personne ne s’est inquiété de la présence de possibles naufragés dans les eaux glaciales.

Le jeune rescapé du naufrage a été retrouvé par la Frontex(1), à l’article de la mort, après être resté plusieurs heures dans la mer gelée. Il est resté sous surveillance à l’hôpital, il a identifié des corps et fait l’objet d’un interrogatoire. Huit jours plus tard, un citoyen charitable lui a acheté une carte téléphonique de cinq euros, pour qu’il puisse prévenir sa mère en Iran qu’il était encore en vie. Une sollicitude élémentaire pour la victime d’un naufrage, pour un individu dont les parents et les proches attendent, transis d’angoisse, d’avoir des nouvelles. Aucun rouage du mécanisme étatique qui a été appelé à intervenir ne s’en est soucié.

D’après les témoignages, il y avait dans l’embarcation huit à dix autres personnes qui n’ont pas été retrouvées. Parmi elles, des femmes et des enfants. Les jours ont passé, les corps n’ont pas été repêchés. Les retrouvera-t-on jamais ? Les requêtes de parents désespérés arrivent à Mytilène, des sollicitations que les services compétents et la bureaucratie ne peuvent satisfaire. Les proches qui habitent loin, en Afghanistan, réfugiés en Iran ou dans des pays voisins, devront attendre des mois, voire des années de souffrance et d’angoisse avant d’obtenir de vagues informations quant au sort des leurs. Si les recherches sont parfois freinées par des motifs économiques, la peine éprouvée après la perte d’un être cher est toujours sans limites.

On peut imaginer l’ampleur de la mobilisation si ces cadavres avaient été ceux de passagers d’un bateau de croisière, d’un ferry ou d’un navire commercial. On pourrait envisager, simplement, qu’une partie des fonds gigantesques alloués par l’Europe à la surveillance de ses frontières extérieures puisse être affectée à cette situation tragique, de manière à pouvoir honorer notre devoir au moins envers les défunts. Certains proches, résidant dans des pays européens, ont surmonté d’innombrable obstacles pour arriver à venir sur place, reconnaître leur mort, et engager un processus extrêmement coûteux pour le rapatrier et l’enterrer en Afghanistan. Pour les proches, des obsèques en accord avec l’Islam sont primordiales, et dans ce but aucun sacrifice n’est assez important. Tant qu’ils séjournaient dans la ville de Mytilène, des passeurs et quelques bureaux de pompes funèbres gravitaient autour d’eux, telle une volée de corbeaux, avec l’intention de prodiguer leurs services pour réaliser le profit maximum. En l’absence de sollicitude élémentaire de la part des autorités, il y aura toujours des individus prêts à « les aider » au prix fort.

Le fils d’un disparu, dans le deuil, tente d’arriver à Mytilène. Il a un permis de séjour, il est résident permanent en Allemagne. Au Pirée, les garde-côtes ne reconnaissent pas ses papiers, le retiennent, l’interrogent, et il rate son bateau. Il arrive en avion le jour suivant, désespéré, à Mytilène. Il cherche le corps de son père, en vain. Lorsqu’il a dû s’en aller, brisé, il a fallu que des citoyens l’accompagnent à l’aéroport pour qu’il puisse finalement partir. La police n’a tenu compte ni des documents légaux en sa possession, ni des circonstances tragiques de son déplacement, seulement de la nationalité afghane qu’il portait tel un stigmate, et qui le définissait

Huit corps sont reconnus et rapatriés. Les procédures bureaucratiques complexes, mais aussi les demandes d’identification qui ne cessent d’arriver, empêchent l’inhumation des autres victimes. Deux autres corps seront finalement identifiés, suite aux démarches dramatiques de leurs proches pour les récupérer. Presque 20 jours ont passé depuis le naufrage. Quelques journalistes repèrent une infamie ; ce qui les préoccupe n’est pas le désintérêt de l’Etat, mais les morts sans sépulture dont « l’odeur menace la ville »(2). Les membres des familles continuent, au prix de mille difficultés, à arriver à Mytilène pour affronter la tâche terrible de reconnaître leur proche. Père et mère reconnaissent leur enfant via des photographies et demandent à ce qu’il soit enterré sur place, car ils n’ont pas d’argent pour l’inhumer dans leur pays.

Les réfugiés les révulsent, les réfugiés les menacent. Sous la pression des publications, les obsèques ont finalement lieu, sur ordre du procureur. Nous insistons pour qu’elles se déroulent de jour, et non de nuit, comme l’aurait imposé le respect à la lettre de la consigne. Douze personnes ont été enterrées dans le cimetière de la ville de Mytilène. Ces inhumations ont été dictées par l’intérêt public, pour éviter un risque sanitaire pour la ville, pas par obligation humaine vis-à-vis de personnes venues mourir chez nous. Des badauds sont présents, observant l’horreur d’une inhumation collective ; les autorités sont finalement là, à la dernière minute. Le maire a aussi pris la parole, ému, rappelant que « ce sont des êtres humains ».

Les compatriotes des défunts, des Afghans habitant la ville de Mytilène, s’occupent des tombes. Ils égalisent les fossés précédemment creusés par un bulldozer, nivellent la terre avec les mains, et, avec douleur et respect, font la prière qui sied à leurs compatriotes défunts. Des plaques de marbres, sur lesquelles ont été tracés des numéros et des dates, sont posées sur la terre, avec les fleurs que nous avons apportées, embarrassés, ignorant leurs coutumes funéraires. « Chez nous, on ne met pas de fleurs », m’ont-ils dit, les acceptant néanmoins avec gratitude. En sortant du fleuriste du cimetière, la gérante accourt pour nous remettre un bouquet d’œillets blancs. « Mettez celui-là aussi, s’il vous plaît, on n’en peut plus de voir ces gens mourir comme-ça, c’est insupportable ! » Je n’ai pas pu lui répondre, ni regarder son visage peiné. »

Nos morts sont des êtres humains. Les migrants qui passent la frontière, traqués, sont des êtres humains, et il n’existe pas de catégorie où les classer, ils ne sont pas plus ou moins humains que d’autres. Les autorités leur réservent un traitement raciste, dans la vie comme dans la mort. Les médias leur ont collés l’étiquette inacceptable de l’immigration clandestine, et les relèguent dans une catégorie d’êtres inférieurs, celle de ceux qui peuvent mourir massivement à nos frontières, privés de sépultures et de deuil. S’ils survivent, ils seront placés en détention, dans des conditions lamentables, et traînés durablement en justice.

Si cette logique raciste de l’Etat vis-à-vis des migrants ne change pas radicalement dans notre société, le fascisme continuera à s’enraciner plus profondément encore, et sa pestilence s’étendra aux Grecs comme aux immigrés, car il ne fait pas de distinction.

PS : La découverte de trois nouveaux corps sur une plage du sud de l’île de Chios, il y a quelques jours [le samedi 13 janvier], augmente le nombre de ces morts tragiques et montre clairement que le drame se poursuit, chaque jour.

1 – Frontex : agence européenne participant à la surveillance des frontières extérieures de l’UE.

2 – Des médias ont rapporté qu’à l’hôpital, des gens se sont plaints de l’odeur venant de la morgue.

Article paru le 18 janvier 2013 sur le site Aplotaria.gr, traduit du grec par AR.

Lien vers l’article original et le diaporama de Stelios Kraounakis : Στιγμιότυπα μιας ανθρώπινης τραγωδίας που συνεχίζεται

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27 janvier 2013 at 13:03

Qui était Shehzad Luqman, par Georgia Dama

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Après l’assassinat du jeune Pakistanais Shehzad Luqman, jeudi 17 janvier à Athènes, par deux individus manifestement liés au parti néonazi Chryssi Avgi,  Georgia Dama dresse le portrait de la victime et évoque les réactions dans le quartier de Petralona, où s’est produit le meurtre.

Photo d'identité de Shehzad LuqmanShehzad Luqman est né en 1986. Il vivait en Grèce depuis six ans. Il a été poignardé alors qu’il arrivait sur son lieu de travail – il travaillait sur les marchés. Il partait à 2h30 du matin du quartier de Peristeri, où il résidait, pour arriver une plus tard chez son employeur, à Petralona, pour charger des caisses oranges. 

« Aujourd’hui il n’est pas venu », a signalé son employeur à ses proches, trois Pakistanais avec lesquels il partageait une chambre rue Lachana, à Peristeri. Son colocataire de 25 ans, Omar, indique que Shehzad vivait légalement en Grèce : « Il avait obtenu une carte rose (permis de travail) et un permis de séjour provisoire. Il travaillait sur les marchés depuis le mois dernier. Avant il était gardien de chantier à Aspropirgo [banlieue industrielle d’Athènes]. Le chantier a fermé. »

Il faisait vivre huit frères et sœurs

« Il menait une vie difficile. Il avait huit frères et sœurs. Il gagnait 20 euros par jour et les envoyait au Pakistan pour que ses sœurs puissent se marier. Il disait souvent qu’il n’arriverait jamais lui-même à fonder une famille et à vivre dignement. »

Près de 800 attaques racistes contre des Pakistanais ont été enregistrées ces deux dernières années, déplore Javed Aslam, représentant de la communauté pakistanaise. Il rappelle le dernier incident, survenu dans le quartier de Maroussi il y a deux mois, soulignant que « deux Pakistanais ont été entre la vie et la mort pendant plusieurs jours », et précise que Shehzad est le cinquième Pakistanais assassiné.

Opposition Syriza – ministère de la police

Après la mort du jeune Pakistanais, le Syriza évoque dans un communiqué un assassinat raciste et sauvage, perpétré par des meurtriers d’extrême-droite. « L’éventuelle tentative d’étouffement du caractère de ce crime abominable, avec des arguments préfabriqués destinés à privilégier ‘une altercation’,  ne ferait que charger politiquement mais aussi pénalement ceux qui l’entreprennent ».

Par la suite, le ministère de la Police, par communiqué interposé, a critiqué le Syriza, y voyant une récupération politicienne allant jusqu’à « l’exploitation de la perte d’une vie humaine. Il feint d’ignorer que la police grecque a interpellé les auteurs de ce crime odieux après une forte mobilisation ». Le communiqué précise également que « l’obligation constitutionnelle impose la légalité partout ».

Bouleversés, les habitants d’Ano-Petralona, qui se sont rassemblés hier en fin d’après-midi, ont clairement fait état d’un crime raciste et sauvage, exprimant étonnement et colère : « Le quartier d’Ano Petralona, qui se trouve proche de la colline Filopappou, soutient traditionnellement les partis de gauche.

« Les résidents participent aux mobilisations sociales. Il n’y a pas de cas de violences racistes  dans le quartier », estime Maria Kontoyiorgou, habitante de la 3e circonscription.

Colère à Petralona

Plus de 500 riverains, membres d’organisations antiracistes et politiques, ont participé au rassemblement qui a eu lieu à 18h place Merkouri. « Notre participation au rassemblement est nécessaire car nous ne faisons pas confiance aux autorités », ont-ils souligné. Ils appellent à la condamnation des malfaiteurs « pour que cessent les crimes racistes ».

Dans la manifestation qui a suivi, ils se sont arrêtés à l’endroit du crime et ont distribué aux passants et aux magasins des tracts d’information sur le racisme.

« La manifeste tentative d’étouffement de l’affaire ne réussira pas. Il faut infliger une punition exemplaire aux auteurs de cet horrible crime raciste », déclarent les membres de la section locale du mouvement « Eliminons le racisme ».

Article paru dans le quotidien Eleftheotypia, le 18 janvier 2013, traduit par AR

Lien vers l’article original : Ποιος ήταν ο Σαχτζάτ Λουκμάν

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21 janvier 2013 at 18:37

Un tribunal reconnaît l’horreur des conditions de détention, par Kostis Papaïoannou

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Un détenu dans un centre de détention de l'Evros, à la frontière gréco-turque, en octobre 2011 (Photo C.Wilkens)Une affaire de routine, c’est ce à quoi ressemblait pour le tribunal correctionnel d’Igoumenitsa le cas d’évasion de 17 détenus des geôles de la direction centrale de la police du nome de Thesprotie. Lorsque les gardes étaient entrés dans les cellules pour collecter les déchets des détenus, ceux-ci les avaient repoussés violemment et s’étaient enfuis. Une affaire évidente, donc, avec une condamnation quasi écrite d’avance. Le tribunal cependant, et c’est là que s’insinue la surprise, a fait plus qu’éclaircir la seule tentative d’évasion. Il ne s’est pas limité mécaniquement à l’examen des éléments superficiels de l’incident. Il a porté un regard approfondi sur le lieu d’où les détenus se sont échappés. Ce qui l’a amené à faire une série de simples constatations.

Il a reconnu, premièrement, que les conditions de détention vécues par les accusés étaient lamentables et extrêmement dangereuses, la cellule n’étant jamais lavée, jamais désinfectée, et dépourvue des règles les plus élémentaires d’hygiène et de propreté. Le tribunal a reconnu, deuxièmement, qu’en raison des conditions évoquées, les détenus étaient la proie des poux et des puces, et souffraient de psoriasis, du typhus, de pathologies cutanées et d’autres infections, contagieuses ou non. Il a reconnu également que plus de 30 détenus s’entassaient dans 15 mètres carré, ceux-ci étant donc dans l’impossibilité de s’allonger (par terre, bien entendu, pas question de lits) pour dormir. Il a reconnu, enfin, que les détenus étaient confinés dans leur cellule 24 heures sur 24, sans possibilité de promenade.

Ces éléments établis, le tribunal a fait ce qui s’imposait : il a constaté la violation des dispositions de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), selon lequel « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. »  Et alors ? Tout cela est connu, dira-t-on. Chaque tribunal qui examine des cas semblables, relatifs aux immigrés, le sait. Chaque tribunal sait – ou se doit de savoir – qu’il s’agit d’individus qui n’ont pas été arrêtés pour un délit grave, mais pour être entrés clandestinement dans le pays. Chaque tribunal sait – ou se doit de savoir – que leur détention est provisoire et intervient dans des conditions également contraires à la CEDH. Il sait – ou se doit de savoir – la chaîne de l’absurdité. La différence, c’est que le tribunal en question a entrepris d’intercaler dans cette chaîne un maillon de logique élémentaire. Qu’a-t-il fait ? Sur la base des constats effectués, il a estimé que les détenus s’étaient enfuis pour échapper à un danger sérieux et inévitable par d’autres moyens, qui menaçait leur santé contre leur gré, et plus spécialement pour éviter d’être contaminés par des maladies. Pour cette raison, il les a relaxés.

Il s’agit d’une décision bouleversante par sa simplicité, et particulièrement importante dans sa volonté de restaurer le bon sens. La justice grecque ne peut ignorer éternellement que des centaines de personnes sont détenues dans des lieux qui ne sont pas conçus pour une détention longue. Que ce soit dans les cellules des commissariats de police ou dans les centres de rétention d’immigrés (notamment dans la région de l’Evros), les conditions abominables qui y règnent déshumanisent les détenus. Le tribunal a décidé à juste titre de ne pas fermer les yeux devant cette misère, connue de tous, mais jamais reconnue officiellement. Ce n’est pas non plus une révélation : ceux qui suivent assidument les questions liées à la détention ont à plusieurs reprises vu de leurs yeux tout ce qu’a reconnu le tribunal.

Peut-être que certains exultent de rage devant cette décision. Je les imagine déjà : comment peut-on récompenser les « clandestins », des fugitifs de surcroît, en les innocentant ? Ils peuvent bien sûr critiquer la décision à loisir. Il y a une seule chose qu’ils ne peuvent pas dire : qu’il est préférable de maintenir l’hypocrisie. Qu’il est préférable de sortir de toutes les instances internationales plutôt que de reconnaître la vérité. Et qu’ils ne s’empressent pas de dire que la décision de relaxer les détenus constitue une incitation à la violation de la loi. C’est précisément l’inverse. Cette décision constitue une forte condamnation des conditions de détention. C’est donc une incitation au respect de la loi, et ce à l’adresse de celui qui doit être le premier à le faire : l’Etat, et ses institutions compétentes.

Kostis Papaïoannou est président du Conseil national grec pour les droits de l’homme

Article paru dans le quotidien Ta Nea, le 18 janvier 2013, traduit du grec par AR

Lien vers l’article original : Δικαστική ειλικρίνεια

Written by AR

19 janvier 2013 at 20:44

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